Majunga porte pour l’occupation(1895)

Le 13 novembre 1894,à la chambre des députés en France, le Ministre français des Affaires Etrangères justifie l’expension coloniale. »Madagascar a pris une place, au moins égale à celle de nos colonies d’Indochine : située à l’autre extrémité de l’Océan Indien, accotée à cette Afrique Australe qui prend un si merveilleux essor, placée sur ce chemin du Cap qui peut redevenir bientôt, une des voies du commerce universel.C’est une politique d’expansion
lointaine, qui n’est pas seulement la suite d’une volonté raisonnée ou d’un dessein calculé, mais qui est la résultante naturelle de ce besoin d’activité qui compte parmi les meilleurs symptômes de santé chez les peuples vigoureux. »

Il faut envoyer une force militaire puissante entourant le Résident Général à la capitale,  » parce qu’il n’y a de véritable protectorat
que quand le protecteur est, en mesure, de faire prévaloir sa volonté ».Le vote à lala Chambre donne une majorité de 372 voix pour et 135 pour le non.

L’expédition de la côte ouest à Tananarive par une intervention terrestre est difficile et doit s’appuyer sur un très gros effort  : il faut 15.000 hommes et 65 millions de francs. Le déroulement
de l’opération du 15 janvier 1895, date du débarquement à Majunga, au 1er octobre 1895,jour de la reddition de la capitale de Tananarive .

Plus de 10 000 miles nautiques séparent Marseille de Majunga, avec une traversée de la Mer Rouge, particulièrement éprouvante du fait des températures élevées qui y règne.
23 navires vont embarquer 15 431 combattants, 641 chevaux, 6.630 mulets, et un matériel considérable. Tout est prévu pour cheminer sur terre, franchir les fleuves et même pour
s’élever dans les airs, puisque le Génie possède 3 ballons aérostats.
L’acheminement d’un contingent ne peut se faire que dans le lit d’un grand fleuve s’ouvrant par un large estuaire sur un port. Le lit du fleuve  » Ikopa  » qui contourne à l’ouest Tananarive, se jette en affluent dans le fleuve Betsiboka au nord de Maevatanana, venant
grossir celui-ci jusqu’à l’Estuaire trace une voie d’accès idéale.

Majunga devient la  » porte de l’Occident «  ; elle ouvre sur la principale route économique,et stratégique. Elle sera suivie, en 1942, par les troupes d’invasion britannique.

Le 15 janvier 1895, le port de Majunga est investi. L’avant-garde du corps expéditionnaire arrive à Majunga par échelons successifs du 28 février au 7 mars 1895.
Elle est commandée par le Général Metzinger et composée d’une partie du régiment d’Algérie, complétée du bataillon d’infanterie de Marine de Diego-Suarez, et du bataillon de tirailleurs malgaches.

Lorsque l’armada française arrive au large de Majunga, le débarquement en masse s’avère difficile. La main d’œuvre est rare, les moyens de déchargements sont insuffisants. Il en résulte un entassement des cargaisons dans les cales ; en particulier le chlorhydrate de Quinine indispensable pour la prophylaxie chimique du paludisme reste inaccessible. 1/2tonne, soit 800.000 pilules restent, ainsi, à fond de cale.
Il en résulte, aussi, un amoncellement sur la plage des bagages posés pêle-mêle, avec les voitures Lefèvre, les céréales pour les animaux. Le génie va se surpasser, à partir du mois de mars pour y pallier, mais les opérations terrestres ont déjà commencées. Il faut
un appontement de 160 mètres de longueur pour mener à bien le débarquement. Mais celui qui a été livré au mois de mars, ne peut atteindre que la moitié, car la reconnaissance qui a été faite du fond de Majunga n’a pas relevé la présence du banc de corail sur lequel il est impossible de visser les pieux.

A partir du port de Majunga, le transport des troupes et le ravitaillement sont prévus sur des rivières navigables, et ceci jusqu’à Maevatanana. La Betsiboka offre, en effet, une
voie navigable de 150 km, mais les conditions de navigation ne permettent un passage qu’à la saison des pluies d’octobre à avril, avec un étiage de 50 cm.

Ces troupes acclimatées aux tropiques et appuyées par
canonnières manoeuvrant sur l’estuaire et la partie la plus large du fleuve enlèvent Mahabo le 25 mars, puis Marovoay(beaucoup de caimans) le 02 mai 1895.Il y a la nécessité de l’utilisation de la voie
fluviale.Le verrou de la plaine fluviale est débloqué. La suite des opérateurs terrestres se déroule sous le commandement du Général Duchesne, commandant en chef de l’expédition,
arrivé le 6 mai 1895. La colonne se porte en avant le long de la rive droite du fleuve  » Betsiboka « , précédée par l’avant-garde du général Metzinger, qui occupe Ambato, le 22 mai 1895. L’affluent de la rive droite, le Kamoro est traversé le 26 et le 27 mai 1895.
Du 2 au 5 juin, une reconnaissance est poussée sur le fleuve  » Betsiboka « , permettant sa traversée et l’occupation de la rive gauche.
Le 8 juin a lieu un combat à Maevatanana. La petite ville conjointe de Suberbieville est occupée. Suberbieville abrite la concession de gisements aurifères exploitée par un français, depuis plusieurs années, M. Suberbie ; connaissant parfaitement la région, il a tracé une des cartes géographiques utilisées par la colonne.

Quelques combats ont encore lieu à Tsarasaotra le 29 et 30 juin, puis à Andriba le 22 août, retard accumulé par la colonne aggravé par de nombreuses difficultés logistiques et sanitaires.

Le Général Duchesne décide d’alléger son dispositif, et conscient de ne plus avoir à craindre de résistance militaire importante, monte une colonne légère, avec laquelle il va s’acheminer à grandes étapes vers Tananarive. Il y arrive le 30 septembre et cette date signe la fin des opérations militaires.

A la fin du mois de Septembre 1895, sur les Hauts Plateaux de l’Imerina, s’annoncent les gros orages de la saison des pluies.

15.000 hommes englués dans la boue, avec plusieurs tonnes de matériel sur 400 km d’une route récemment tracée, auraient été en proie au découragement le plus profond.

Le matériel commandé comportant, 12 canonnières de deux
types différents : 42 chalands, 4 pontons d’accostage, et 6 canots à vapeur de 2 tonneaux ,arrive en retard.

Ce matériel est parfaitement adapté aux fleuves malgaches, mais la campagne débute, trop vite, par rapport aux commandes. Tout le matériel est livré au Havre en février 1895, alors que la campagne a commencé en janvier 95. Puis faute de transport maritime adapté, il ne sera livré qu’en mai 1895 à Majunga. A cette date, le gros de la colonne est déjà parvenu auprès de Maevatanana, terme de la navigation fluviale. Force est, donc, de recourir à la voie routière sur 430 km. Il faut commencer par construire la route de Majunga à Andriba. Elle parcourt 313 km, elle est large de 3 mètres pour permettre le croisement, elle nécessite des ouvrages d’art : 45 ponceaux d’un développement de 703 mètres.

Cette route est le calvaire du corps expéditionnaire, car elle est l’oeuvre du soldat, sans l’aide de pionniers ni de manoeuvres indigènes. La résistance naturelle du soldat s’est amenuisée, et les expositions constantes aux piqûres de moustiques anophèles ont
contaminé la totalité du corps expéditionnaire : le paludisme l’a décimé.Dans l’entourage de la Reine Ranavalona III il aurait été dit »
 » je n’ai pas besoin de soldats et d’armes pour défendre l’île, car je dispose de deux généraux invincibles : le Général Forêt et le Général Fièvre. « 
La forêt, c’est la jungle qui couvre les ¾ de l’île, et la fièvre, c’est le paludisme Le Général Bemangovitra(Général Paludisme) est présent quasiment partout.

La deuxième partie du trajet d’Andriba à Tananarive est moins difficile. C’est une piste de 190 km fréquentée uniquement par des porteurs. Elle est rendue piste muletière par les compagnies du génie, se relevant chaque jour, pour prendre la tête de la colonne et
aménager des passages aux points les plus difficiles. La progression, le long de la route,fut très lente, à l’allure du piéton et du cheval. Elle est encore ralentie par la charge du fantassin, soit les 34 kilos réglementaires. L’idéal aurait été,pour chaque fantassin,de ne porter que son arme et ses munitions. C’est ce qu’il ressort de l’expérience des Britanniques, lors de leurs opérations en milieu tropical. Mais le recrutement des porteurs, soit sur place en pays Sakalava, soit en Somalie, ne s’est pas réalisé comme prévu.
Le soldat est donc combattant, porteur et sapeur. Il faut se contenter de 2.500 porteurs pour 16.000 hommes.

Le transport du matériel bénéficie de l’expérience acquise au Soudan : on utilise voitures Lefèvre (caissons montés sur deux grandes roues) tirées, chacune, par deux mulets. L’expédition est équipée de 5.040 voitures Lefèvre avec 5.000 conducteurs, et on
dispose de 6.620 mulets. La fatigue provoquée par tous ces imprévus va aggraver l’état sanitaire global déjà entamé par le long voyage maritime, et la chaleur humide de la région. La campagne de Madagascar devient un véritable calvaire. Le corps expéditionnaire perd 5.592 hommes, presque uniquement par maladies. 7 combattants tombent au feu et 13 autres décèdent des suites de leurs blessures. Des milliers d’hommes meurent dans les
postes de secours, dans les hôpitaux de campagne. Un nombre restreint survit dans les deux sanatoriums de Nosy-Be (île située au nord de Majunga) et de la montagne d’Ambre à Diego-Suarez.
72% succombent de paludisme, 12% de fièvre typhoïde, 4% de tuberculose, 8% de dysentrie, 3% d’insolation et de coups de chaleur, 0.25% de tétanos. Il est très probable que la mort
est la conséquence de la sommation des troubles provoqués par le paludisme, les troubles intestinaux et de coups de chaleur. Au cours du débat parlementaire de Novembre 1894, il avait été souligné l’importance des deux hôpitaux d’évacuation de Nosy-Be et de la montagne d’Ambre, situés dans des zones climatiques plus fraîches, d’endémicité palustre moins forte. Mais l’afflux des malades est tel que le rapatriement vers la France, de ceux qui paraissent capables de supporter le long voyage de retour,
s’impose.
Ce rapatriement sanitaire est aussi catastrophique. Il est acheminé sur des bateaux qui sont faits pour transporter du matériel. Les malades sont disposés dans des faux ponts aérés non pas par des sabords mais par des hublots ordinairement fermés à la mer :
la ventilation est donc mauvaise. La température de l’atmosphère est très élevée, en particulier au moment de la traversée de la mer rouge. L’atmosphère est encore surchauffée par la proximité de la chaudière.
La pathologie est compliquée du fait de maladies tropicales comme les ulcères phagédéniques aggravées aussi par une hygiène médiocre. La mobilisation des malades et les soins
d’hygiène sont impossibles. Car, en vérité, le personnel est très réduit, il n’y a que 3 médecins et 10 infirmiers par bateaux.
554 malades meurent pendant le rapatriement sanitaire et ce chiffre se surajoute à celui des décès pendant la marche vers Tananarive.
Les prévisions les plus pessimistes sur le coût en hommes de cette expédition ont été largement dépassées. Quoiqu’il en soit le drame est consommé…

Il existe une situation nouvelle qui appelle à une réflexion. Le 1er octobre 1895, le drapeau français flotte sur la  » résidence générale « . La Reine Ranavalona III ratifie le soir même le traité du protectorat. Le Premier Ministre Rainilaiarivony cède la place à son successeur et part en exil. Le nouveau Résident Général Laroche arrive en janvier 1896 soit 3 mois plus tard, et dispose pour faire défendre les clauses du traité de Protectorat, d’une force militaire commandée par le Général VOYRON, et désignée sous le terme de Brigade d’occupation. La Brigade d’occupation est formée de deux bataillons de Tirailleurs algériens, d’une batterie d’artillerie, et d’éléments du Génie et du Train. Ces troupes symbolisent la force militaire de la France à Tananarive : la capitale.